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« Sa langue maternelle bien-aimée »

« Mais celui que la rigueur de la vie ne retenait pas prisonnier à la même place pouvait, de tous les avantages et de tous les charmes des pays de la culture, se composer une nouvelle et plus grande patrie {….} N’oublions pas non plus que chaque citoyen du monde de la culture s’était créé un « Parnasse » particulier et une « École d’Athènes ». Entre les grands penseurs, poètes, artistes de toutes les nations, il avait élu ceux auxquels il supposait devoir le meilleur de ce qui lui était accessible en fait de jouissance et d’intelligence de la vie {…} et jamais il ne s’était reproché pour autant d’avoir renié sa propre nation et sa langue maternelle bien-aimée »
Freud 1915 « Considérations actuelles sur le guerre et sur la mort »

Daniel Roy

« Sa langue maternelle bien-aimée » : je veux partir de là pour penser haine et amour pour l’Europe.
J’éprouve en effet haine pour l’Europe quand elle vient attaquer par sa novlangue administrative ce que Freud nomme ici « sa langue maternelle bien-aimée ». De quoi s’agit-il ? Il s’agit de ce qui constitue le pouvoir de la langue que je parle et dans laquelle j’ai été parlé. Il s’agit de quelque chose à la fois de très puissant et de très fragile, qui tient à notre condition d’êtres parlants : c’est le fait que la langue a ce pouvoir singulier d’accueillir ce qui lui est étranger, cette substance jouissante qui nous anime, et de constituer ainsi un corps vivant et parlant. C’est un premier petit miracle de la langue, de donner une consistance de corps à ce mixte qui fait tenir ensemble les lois de la parole et du langage et le « sans loi » de la jouissance. Le deuxième miracle qu’effectue la langue, c’est son pouvoir de créer du lien social et c’est bien dans cette relation entre les corps que haine et amour, ces deux passions de l’être, trouvent leur terrain d’élection. C’est sur ces deux découvertes que le psychanalyste peut faire fond pour ne pas céder à la troisième passion que Lacan met en valeur : l’ignorance.

Donnons maintenant son nom lacanien à « ma langue maternelle bien-aimée » : c’est ma lalangue, et c’est uniquement dans cette lalangue que je peux savoir (cesser d’ignorer) ce que je hais et ce que j’aime, et reconnaître ceux que je hais et ceux que j’aime.
Ai-je raison de désigner « l’Europe » comme possible ennemie de cette langue-là ? Oui, quand le discours qu’elle diffuse n’est que le faux-nezdu Surmoi contemporain qui fait entendre que la condition de l’homme moderne se réduit à l’état de consommateur et que l’ordre dur qu’elle fait régner n’est que protection raisonnée du dit consommateur. Qu’il existe des protocoles à respecter et des procédures qui s’appliquent n’est pas en soi un problème. La question est de savoir s’il y a, ou non, un lieu d’énonciation repérable et des actes incarnés de parole et d’écrits –  « que toujours en quelque point à situation variable y prévale un rapport fondé à la liberté »[1].

J’aimerai une Europe qui me permet de saisir, en tant que citoyen, ce qu’est « un rapport fondé à la liberté », condition nécessaire à inventer pour élargir notre monde commun partagé. Cela ne peut se réduire à l’euro et au marché libre, ni aux échanges Erasmus ! Cette Europe prend consistance quand elle consent précisément à ne pas ignorer de quoi elle est faite : de guerres, d’affrontements sanglants et sans merci, de rejets réguliers de l’étranger, qui ont culminé à des moments historiques particuliers, et qui sont donc analysables, c’est-à-dire soumis à diverses analyses, diverses hypothèses, qui se confrontent, voire s’affrontent.
Cela suffit d’entendre : « Plus jamais la guerre !», ou « Sachons accueillir la différence ! ». Il nous faut apprendre à dire qu’il y la guerre, et de savoir que ceux que nous accueillons, si nous les accueillons, viennent de pays en guerre, où la haine de l’autre en tant qu’autre est au principe du traitement du lien social par la violence. Et nous avons les moyens de le savoir puisque, comme européens, nous en sommes issus. Ce savoir s’est, sans aucun doute, déposé dans ma langue.

La montée des mouvements d’extrême-droite dans les pays européen n’est pas un symptôme dans la culture parmi d’autres. Elle est le signe de l’actualisation des fascismes oubliés ou déniés, des renoncements à la résistance, des aveuglements collectifs, qui ont déchirés le tissu social des pays de l’Europe au siècle dernier. Actualisation qui trouve son canal politique grâce aux dits « réseaux sociaux », dont nous pouvons saisir alors la face obscure, « anti-sociale ». Ils servent à potentialiser la violence de la haine, cette haine sur et contre laquelle la civilisation se construit chaque jour en la traitant par les lois de la parole. C’est-à-dire par du savoir vivant et incarné.
Je ne peux m’extraire de mon « ne pas vouloir savoir » cette haine que dans ma langue et en référence à mon pays, à laquelle et auquel j’appartiens : l’union des langues et des pays, sous le signe de la réconciliation, et donc de l’amour, ne fait pas le poids face à cette loi qui s’impose aux êtres parlants. Mais coopérer est possible, co-opérer, œuvrer ensemble, à plusieurs, à contrer le réel de l’ignorance, qui nous menace.


[1]Lacan J. « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 362.
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