José Villalba

L’autorité peut s’entendre du côté de l’autoritarisme, du s’autoriser ou autoriser, de ce qui fait autorité ou encore du côté du sujet devenu auteur, acteur, créateur. Fermeture et ouverture, répression et déploiement. Cela fait penser au double sens des signifiants « limite », « lien » ou encore « ordre », qui peuvent désigner ce qui contraint, enferme, réprime mais aussi de ce qui relie, cadre, définit, structure, ordonne. Il en est de même pour le signifiant « ségrégation » qui ordonne, distingue mais aussi classe et sépare. Quels liens y a t il alors entre autorité et ségrégation ? Quelles ambivalences définissent, unissent ou séparent ces deux notions ? Peut-être faudra-t-il les écrire, l’une comme l’autre, au pluriel avant de dégager leurs intrications complexes ?

En 1967, Lacan prédit, à contre courant des certitudes de son époque, l’extension de la ségrégation. Il présente le développement inévitable de cette dernière comme l’une des conséquences néfastes du discours universalisant de la science. Il enfonce le clou de façon surprenante quelques années plus tard en affirmant même : « Le refus de la ségrégation est naturellement au principe du camp de concentration.[1] » Cela nous invite à interroger cette apparente contradiction chez Lacan, où c’est le refus de ségrégation qui apparaît comme péjoratif. La globalisation par exemple, censée rassembler par delà les frontières, semble avoir l’effet inverse puisque cette universalisation produit, comme le souligne Pierre Sidon, « des ségrégations réactionnelles voire réactionnaires qui peuvent aussi bien protéger que faciliter un processus d’élimination [2] ». Pour Lacan la chose était donc claire : face à l’universalisme, c’est « la ségrégation ramifiée, renforcée, se recoupant à tous les niveaux, qui ne fait que multiplier les barrières [3] ».

De manière plus générale, la ségrégation est considérée par Lacan comme effet de discours, effet même du langage. Faisant lien social, elle est autant « à l’origine de la fraternité [4], que produit de cette même fraternité ». En même temps, pour Lacan, la ségrégation est la trace, « la cicatrice » [5] de cette évaporation du père, caractéristique de notre époque.

Le 22 octobre 1967, Lacan évoquait la fin de l’Empire et l’avènement des impérialismes avec cette question toujours plus d’actualité: « comment faire pour que des masses humaines, vouées au même espace non pas seulement géographique, mais à l’occasion familial, demeurent séparées? [6] » Puis, en 1974, il en vient à prophétiser la montée du racisme dans son texte Télévision [7] car, le sujet contemporain n’étant plus séparé de l’Autre, de nouveaux fantasmes se font jour.  Invités par le discours capitaliste et celui de la science à un « plus de jouir », nous ne laisserons pas cet Autre à son propre mode de jouissance. Racisme et religion ne pourront dès lors que se renforcer, présage Lacan avec une extraordinaire clairvoyance. Une logique tout aussi inconsciente qu’implacable semble donc à l’œuvre puisque plus nous cherchons l’uniformité et plus cela résiste. Plus les ségrégations s’imposent avec une radicalité et une violence insoupçonnées.

 Marie-Hélène Brousse, à l’occasion de son article passionnant sur la guerre [8], nous éclaire sur la Massenpsychologie lacanienne en dégageant ses deux principes fondateurs. Tout d’abord, elle rappelle que « pour construire la logique du lien social, Lacan ne part pas de l’identification au leader, mais d’un premier rejet pulsionnel [9] ». Cela conduit logiquement à la docilité et à la « nomination par identification ségrégative [10] ». Ainsi donc, ce qui est accentué en période de guerre, semble être à l’œuvre dans les processus même du lien social : l’angoisse du rejet par le groupe, la hâte à devoir se décider et cette participation docile à la ségrégation. D’autre part, le modèle du stade du miroir que propose Lacan démontre que si l’image du corps de l’enfant s’unifie à l’occasion de cette expérience, le rapport à l’autre imaginaire, son semblable, reste complexe et « l’identité est toujours mal démêlable de l’identité de l’autre. D’où l’introduction d’un objet commun, objet de concurrence dont le statut relève de la notion d’appartenance – il est à toi ou à moi. [11] » M.-H. Brousse conclut : « de cette origine résultent l’agressivité comme la ségrégation. [12] » Ceci souligne l’ambivalence structurale de l’identification qui, à la fois, rapproche le sujet de son semblable autant qu’elle est source de ségrégation.

 Lorsque le symbolique ne fait plus autorité, sa fonction unifiante et pacifiante n’opère plus. L’imaginaire prend le relais et fait flamber les modes de jouissance qui deviennent équivalents puis entrent en concurrence. Ce qui n’est plus traité par le symbolique fait donc retour dans le réel. Le rejet de l’autre et la ségrégation se développent dans une logique implacable pour rétablir de manière autoritaire et violente cette « verticalité » perdue. D’autre part, la métonymie débridée des objets de consommation semble avoir affecté la dimension métaphorique qui rendait le non-rapport supportable.

Le refus de subir cet universel désubjectivant ne mène pas à la recherche du singulier ni à la tolérance, bien au contraire. Un autre discours tout aussi ségrégatif, dont la religion est le paradigme, vient imposer par exemple, dans sa dimension de réel, un Dieu mortifère. On en appelle ainsi à un leader, à un Dieu, à un Père qui nous fera croire qu’il y a rapport sexuel !

Face à ces impasses de structure, il nous faut promouvoir sans relâche les coordonnées d’un autre discours. Un discours qu’il est urgent de déployer dans notre monde contemporain : celui de la psychanalyse. « Elle [la psychanalyse] objecte à la ségrégation sans promouvoir pour autant l’universel auquel la ségrégation répond. Elle subvertit l’un et l’autre et les renvoie pour ainsi dire dos à dos [13] ». Pierre Sidon précise: « La psychanalyse propose quant à elle une autre modalité de lien social par assomption de la solitude radicale corrélative de l’autisme des jouissances : ce sont les “épars désassortis” tels que Lacan qualifie les Analystes de l’École en 1976, un universel exigeant en effet, un universel de la singularité contre toutes les sortes d’universaux faciles. [14] »

[1]Lacan J., « Préface à une thèse. Préface à “Jacques Lacan”, ouvrage d’Anika Rifflet-Lemaire paru à Bruxelles en 1970 », Autres écrits, op.cit., p. 395.

[2] Sidon P., « Le discours universel comme refus de la ségrégation », op.cit.

[3] Lacan  J., « Note sur le père » (12 octobre 1968), La Cause du désir, no 89, Paris, Navarin éditeur, 2015, p. 8.

[4] Lacan J.,  Séminaire, Livre XVII, « L’envers de la psychanalyse » , p. 132.

[5] Lacan J., Lettres de l’Ecole freudienne, no 7, mars 1970, p. 84.

[6]Lacan J., «Allocution sur les psychoses de l’enfant», Autres écrits, op. cit., p. 362-363.

[7]  Lacan J., Télévision, 1974, Paris, La Seuil, 1973, p. 534.

[8] Brousse M.-H., « Des idéaux aux objets : le nœud de la guerre », La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, Berg International éditeurs, Paris, 2015, p.150-151.

[9] Laurent É., « Le racisme 2.0 », op.cit.

[10]Brousse M.-H., « Des idéaux aux objets : le nœud de la guerre », op. cit.,  p.150.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 107.

[12] Brousse M.-H., « Des idéaux aux objets : le nœud de la guerre », op.cit., p. 153.

[13]Lebovits-Quenehen A., « La ségrégation et sa subversion », Introduction à Pipol 8, 14 novembre 2016 (disponible sur internet : https://www.pipol8.eu/2016/11/14/la-segregation-et-sa-subversion).

[14] Sidon P., « Le discours universel comme refus de la ségrégation », op.cit.