Jean-Pierre Klotz

Dans son ouvrage au titre assez frappant[1]pour enliser quelques temps ma décision de le lire, Jean-Claude Milner évoque l’Europe comme gardienne de la paix, incarnant le bien, laissant aux nations les guerres et le mal, soit ce qu’elle est supposée résoudre par l’exhaustion qu’elle constitue. Ce titre l’affublant dès lors de « penchants criminels » plus ou moins cachés prenait de front tout le bien associé à la construction européenne par le jeune Alsacien d’origine juive que je fus en premier lieu, ayant tété au biberon les bienfaits d’un horizon supposé empêcher la reproduction des horreurs ayant présidé à ma venue au monde. L’Histoire, les arcanes d’un passé aussi mouvementé qu’incroyablement riche, les littératures merveilleusement fécondes, les langues anciennes et modernes diverses où se baguenauder est d’un charme sans pareil, les croisements plus ou moins heurtés, tout faisait aisément monter au zénith des idéaux le nom qu’une princesse phénicienne, aimée de Zeus avant de devenir reine de Crète, a prêté à « notre » continent. Celui-ci – cela allait de soi – dominait le monde dit « civilisé » du jeune homme, bien que n’étant aussi ( car il adorait la géographie!) bizarrement qu’une presqu’île extrême du mastodonte asiatique, nommé à partir de l’ « Asie Mineure » anatolienne!

Être « européen » est propice à monter au firmament de l’idéal sur un tel fondement, avec les références d’un ensemble à la fois un et multiple. Se voir, se qualifier de cet adjectif montre une orientation vers un côté incontestablement bon.

Mais le bien n’est pas tout (ou n’est que de l’ordre de ce qui fait tout). La civilisation se définit selon Freud de son malaise. Le bruit et la fureur des peuples, des religions, des nations, des empires, des guerres de tous types, tribales, civiles, intra- ou internationales, malgré la gloire et les oeuvres immortelles, invitent aussi à mortifier ces aspirations plus ou moins éthérées.

Aujourd’hui, l’Europe sous le nom d’Union Européenne a mauvaise presse, sauf lorsqu’elle est trop bonne. Les repères y bougent comme ailleurs dans le monde aux prises avec une trémulation plus ou moins chaotique. Il pourrait ne pas être inutile – le choc milnerien sus-cité n’y invite pas moins – lorsqu’on évoque l’amour et la haine, l’hainamoration selon Lacan cette fois, de voir comment on envisage l’Europe, aujourd’hui, renvoyant à hier, sans omettre un futur s’il y en a un. Comment faire avec l’Europe, dont on a tendance à s’embarrasser  « comme un poisson d’une pomme » pour reprendre une autre expression familière de Lacan[2]. Là, par exemple, dans son Séminaire « Le Sinthome », il le dit de Joyce et de la langue anglaise pratiquée d’une manière aussi singulière que difficile à traduire venant de cet Irlandais à la fois cosmopolite, européen et incitant à une infinie pratique de l’Odyssée à Dublin!

Poser la question du « faire avec » l’embarras européen a l’avantage ici de ne pas seulement envisager Europe comme un idéal. Au fond, c’est à la recherche de quelque chose de cet ordre, ou de ce désordre, qu’il s’agit maintenant de s’atteler, pour ne pas dételer de l’Europe. En quoi l’Europe nous tient, qu’on le veuille ou non, en quoi comporte-t-elle quelque chose d’inéliminable, qui nous colle à la peau, qui nous prend au corps, au moins en tant qu’on se sert des signifiants de l’Histoire et de la Géographie à partir de lui pour se trouver et, pour chacun, se faire à être avec l’Autre ?

Puisque je viens de parler de la langue anglaise et de l’Irlande, pourquoi ne pas évoquer une actualité qui brule depuis des mois tout en venant à échéance, celle du Brexit ? Certains ont voulu retrouver une « indépendance », une « souveraineté », et ils ont fait voter à travers un cheminement tordu une forme de « sortie » de l’Europe… pardon, de l’Union Européenne tout en restant à côté mais séparé, etc… etc… Et que voit-on (pour le moment, ce n’est pas fini)? Qu’il est diablement difficile de se défaire de l’Europe, que celle-ci colle par bien des bouts, négociables…ou non! Celle-ci colle, englue, protège ou éblouit au point d’aveugler. Je propose de dire que l’Europe est aussi inépuisable que ce que la psychanalyse nomme un symptôme, ce dont on souffre et ce avec quoi on traite, hors de quoi il est vain de chercher à se situer. Pour le sujet, précisément, Lacan invite à « faire avec le symptôme » comme ce qu’on peut faire de mieux (non ce qu’on peut faire de bien!), si on consent à s’en pas rejeter la référence. On aime son symptôme (y a-t-il un autre amour viable?), on peut le haïr, le vouer aux gémonies, mais on ne s’en débarrasse pas comme ça, même si la vie avec lui amène à l’occasion bien des péripéties, celles qui font la vie…

Je proposerais donc ici de consentir à faire de l’Europe l’un des noms possibles du symptôme pour les Européens, l’une de ces identités qu’il vaut mieux avoir multiples qu’unique, ce que le symptôme permet. En tant que citoyen, comme on dit, aujourd’hui, jusqu’à preuve du contraire, je choisis d’être résolument européen!


[1]Jean-Claude Milner, « Les penchants criminels de l’Europe démocratique », Lagrasse, Verdier, 2003

[2]Jacques Lacan Le Séminaire Livre XXIII « Le Sinthome » , Le Seuil, Paris 2005, p.74