Réginald Blanchet

Tellurique la secousse stupéfia. L’émotion qu’elle suscita en France fut à la mesure de son ampleur et de sa soudaineté. Tout d’un coup, contre toute attente, le sol de la République se mit à trembler. Les puissances chtoniennes jusqu’ici recluses dans le tréfonds de ses entrailles se déchaînaient. Elles se montrèrent au grand jour, érigées dans la lumière jaune de leur apparat de circonstance, exhibant le visage méconnu de leur existence ignorée. Le prolétariat avait cessé d’exister, le précariatfaisait son entrée dans l’histoire. Ce fut sous les auspices de la colère et de la révolte.  La condition précaire qui était le lot de nombreux citoyens était devenue infernale. La coupe était pleine. Ce fut le pays dans sa très grande majorité qui se mit au diapason de la révolte. Les dirigeants, interloqués, en furent un instant ébranlés. La question politique était en effet posée. Elle le fut dans son tranchant : c’était la question de la démocratie elle-même. C’est celle même qui se pose aujourd’hui dans toute sa rigueur pour l’Europe tout entière.
C’est  en effet de façon déclarée sur le plan politique que le mouvement des Gilets jaunes se porta d’emblée. Le mobile de son lancement apparaît après coup presqu’anecdotique. La revendication de « la baisse du prix des carburants à la pompe » ainsi que l’exprimait la pétition mise en ligne au mois de mai dernier par Priscillia Ludosky fit aussitôt florès.[1]Elle forma le socle du mouvement qui fut lancé dans la foulée. Inscrite en caractères gras dans le communiqué recensant pêle-mêle les 42 revendications du mouvement dit de « La France en colère »la mention suivante précisait la portée politique de l’initiative : « L’unique volonté est que l’ensemble de ces propositions soient soumises à un référendum populaire ».
En effet la  démarche des Gilets jaunes n’est pas de type corporatiste non plus que syndical. C’est la République qui est interpelée et les institutions de la démocratie représentative qui sont interrogées. Les Gilets jaunes demandent plus de démocratie, plus de démocratie participative et de justice sociale, moins d’inégalités. La visée affichée du mouvement est en effet de rétablir le citoyen dans sa pleine capacité de citoyen actif, ayant droit à la dignité également partagée entre tous, de celui qui a voix au chapitre, et dont la parole, entendue, écoutée et respectée, porte à conséquence. Si intensément clamée la revendication serait la retombée du pacte aujourd’hui brisé qui a présidé jusqu’ici aux relations gouvernants-gouvernés. Le haut-fonctionnaire l’exprime en des termes que l’on pourra tenir pour définitifs. «Notre système de gouvernement, écrit-il dans un article essentiel, s’est fondé sur un pacte tacite, celui par lequel la grande majorité des citoyens acceptait de ne pas participer activement au processus de décision politique, lequel était de facto la chasse gardée des catégories sociales les plus favorisées, en échange de quoi ces dernières s’engageaient à agir pour accroître le confort matériel de ces citoyens passifs tout en créant les conditions d’une mobilité sociale qui permettrait à leurs enfants d’être mieux lotis qu’eux-mêmes. Ce pacte est aujourd’hui brisé.»[2]Telle serait donc la portée de la revendication-phare du mouvement qu’est le référendum d’initiative citoyenne.
Tout aussi emblématique est le second versant de la démocratie que les Gilets jaunes appellent de leurs vœux : elle sera sociale et égalitaire ou ne sera pas. Le mouvement ne professe pas l’incivisme ni la désobéissance civile et moins encore la jacquerie. Ce serait à nouveau se méprendre lourdement sur sa signification profonde que d’identifier le mouvement citoyen à ce qu’il faut bien tenir pour ses déjections. Elles lui collent, il est vrai. Elles s’expriment, cela a fait grand bruit à juste titre, à force de quenelles et autres jaculations infâmantes. Le mouvement aura à combattre avec la dernière détermination cette plaie qui lui fait cortège. Faute de quoi il perdra toute légitimité à se prévaloir de l’éthos démocratique et devra être incriminé.
Précaire à l’image des conditions qui présidèrent à son surgissement sur la scène publique son avenir est incertain. Sans doute ne lui appartient-il déjà plus. Mais de la fulgurance de l’événement qu’il fut les effets continueront de se faire sentir dans le temps long désormais de ses soubresauts. L’Europe aimable à ses peuples et à ses citoyens sera celle qui se sera rendue désirable à leurs yeux. Ce sera celle, il y a fort à parier, qui se sera emparée pour le réaliser le programme de l’égale dignité des citoyens. Ce dernier n’est envisageable qu’à l’échelle européenne. Aucun espoir pour l’utopie que serait « la démocratie dans un seul pays » non plus que pour la politique sociale menée en cercles fermés nationaux murés dans les peurs obsidionales. Serait-ce dès lors extravagance d’admettre que l’Europe n’a chance d’avenir qu’à se muer en démocratie sociale et écologique ? Ne serait-ce pas là en vérité la prophétie portée par l’éruption signalétique de la fluorescence qui aura scintillé un instant comme le présage de la démocratie au point du jour ?