Marie-Hélène Brousse

Samedi 1 décembre 2018, Paris brûlait, ont titré les média dans le monde entier. Car aujourd’hui il s’agit de cela d’abord, de la circulation sans limites de paroles prétendant à une éphémère vérité. Plus elle est pathétique, plus elle résonne. Mais il est clair qu’aucune ne s’impose. Elle erre d’un signifiant à l’autre. Elle questionne : fake news, faits alternatifs, complôtisme,  désinformation, intox…Les prétendants se bousculent pour occuper son lit.

Le suspend de la Vérité

Relisons le Séminaire l’Envers de la psychanalyse dans lequel Lacan introduit la formalisation des quatre discours qu’il qualifie de radicaux[1]. On y trouve une nouvelle lecture du mythe d’Œdipe, toute centrée sur le lien entre la vérité et la jouissance qui permet, si on le réduit, de saisir ce qui se passe à certains moments chaotiques de l’histoire humaine.

Il y a l’énigme du sphinx, question qui ravage la cité de Thèbes en dévorant sa jeunesse. Cette question, à laquelle une réponse doit être trouvée pour que l’ordre soit rétabli, manifeste « le suspend qu’introduit dans le peuple la question de la vérité ».[2]Un tel suspend survient lors de la chute d’une doxa, d’une crise des signifiants maîtres dans le discours, un trou noir. À chaque fois que se produit un tel suspend, à chaque fois que « la vérité s’est écartée »[3], une crise s’ouvre. Entendez ici la vérité liée à un signifiant qui commande le mode de jouir qui ne s’impose plus à tous comme mesure. En répondant à l’énigme, sans d’ailleurs prendre la mesure de ce qu’implique sa réponse, Œdipe devient roi et ferme la gueule vociférante de la vérité. Le discours du maître se remet alors à fonctionner et une nouvelle version de la vérité circule de nouveau sous la forme d’une croyance. Bien sûr la question ne manque pas de réapparaître. Dans le cas de Thèbes ce sera la peste. Des pestes, il y en eut de nombreuses au cours des siècles.

Posons que nous sommes, au niveau mondial, plongés dans une ouverture de cette sorte. Il n’y a plus de discours qui s’impose comme La Vérité, ni à l’est ni à l’ouest, d’ailleurs il n’y a plus d’est et d’ouest, la délocalisation est globale, la circulation des produits et des êtres humains est incontrôlable. Toutes les tentatives de traçabilité et l’idéologie de la transparence échouent, malgré les étiquettes, les procédures, les murs, les frontières, les mers, les montagnes, devant ce mouvement planétaire. Nous sommes donc à un moment historique de suspend de la vérité dans les différents discours du maître qui s’affrontent et s’affolent. Tout le monde cherche à imposer le signifiant miracle qui permettra de contrôler les modes de jouir. On cherche un maître, un vrai, comme Palpatine dans la Guerre des Étoiles, grand mythe politique de notre temps :  l’Empire et son arme absolue, l’Étoile de la mort, la bien nommée, contre les démocraties. Palpatine est la version des ténèbres de l’universalité d’un signifiant ayant réussi à saturer le vrai. C’est d’ailleurs ce que dit Lacan aux étudiants contestataires et révolutionnaires de 1968 : « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est un maître. Vous l’aurez ».

La montée des hybrides

Mais quelque chose a changé depuis 1968. Il n’y a plus de révolutionnaires, il n’y a plus non plus de « progressistes ». Il est de plus en plus difficile de faire des choix politiques. La gauche est morte, ainsi que Jacques-Alain Miller en avait déjà fait la démonstration il y a 16 ans exactement, dans son article « Tombeau de l’homme de gauche »[4]. Il y montrait que l’homme-de-gauche, s’étant réconcilié avec la consommation, allait être enseveli sous la pluie d’objets déversés par la production de masse, ceux pour lesquels Lacan avait inventé un nom, « lathouses », célébration des noces du discours capitaliste avec les sciences. Il montrait aussi que les idéaux avaient cessé d’être cause du désir. Le premier d’entre eux, surgi des Lumières, l’universalisme, est en ce moment malmené par le développement et la valorisation des auto-ségrégations.

Mais depuis 2002, la surprise est venue de la droite : tombeau de l’homme de droite fut la leçon des dernières élections présidentielles. Les partis de droite ne trouvent pour survivre que l’abri de l’extrême droite ainsi qu’en témoigne l’orientation du parti républicain aux USA et l’actuel Vice-Président.

Plus de signifiants maître, donc plus de limites. Nous sommes à l’époque des extrêmes, extrême droite et extrême gauche, deux dits-populismes et  un marais d’eaux troubles. L’Italie démontre une fois de plus son talent pour les combinazione, puisque la mouvance 5 étoiles voisine au pouvoir avec l’extrême droite.

Dans l’article cité, Jacques-Alain Miller prévoyait la montée des hybrides. C’est chose faite aussi au niveau des discours politiques. Un milliardaire est l’élu des pauvres, un brésilien d’extrême droite est choisi par une grande partie de l’électorat juif  et malgré ses propos machistes, a recueilli nombre de voix féminines. Hybridation du politique donc.

En arrière toute !

Il existe cependant un point commun à ces succès dans les prises du pouvoir politique. Le pouvoir économique reste stable et en mouvement, plus que jamais au main du capitalisme auquel sa structure permet, jusqu’à aujourd’hui, de tout absorber grâce aux objets standardisés offerts au grand nombre. Les multi nationales s’arrangent pour échapper aux lois des états et diffusent leurs propres cultures d’entreprise qui consistent à faire de leurs salariés des membres éphémères de leurs familles. Elles ont donc elles aussi une idée des signifiants du bien jouir et du vivre ensemble. Par ailleurs, on vend aux salariés le modèle de l’auto-entreprise qui a tout pour séduire les uns-tout-seuls. Les masses ont cessé d’être citoyennes pour devenir consommatrices : plus-value, plus-de-jouir, ainsi que Lacan le met en évidence.

Le point commun des maîtres qui prennent aujourd’hui la main est qu’ils ont cessé d’être « progressistes ». L’époque n’est plus au progrès car l’avenir est sombre : décroissance, planète ruinée. Il ne s’agit plus de la fin d’unmonde  mais de la fin du monde. La planète bleue virant au marron, les plus optimistes se voient déjà coloniser d’autres planètes.

Les maîtres qui montent sont orientés résolument vers le passé. L’avenir est leur « je n’en veux rien savoir », sur lequel insiste Lacan au début du Séminaire XX. On peut voir dans chaque « je ne veux rien savoir » une manifestation du symptôme. Le symptôme des maîtres qui montent aujourd’hui est le passé. Ils sont réactionnaires. Mais ce passé dont ils se réclament, dans l’économie par le protectionnisme par exemple, dans les mœurs, par la tradition patriarcale, dans le sens, par la religion, et dans l’environnement, par un rejet, est évidemment une fiction, un story telling, ou un rêve éveillé, pour conjurer l’angoisse par le retour à des signifiants qui commandèrent jadis.

Ce retour à un passé inventé bute sur le temps qui est d’un autre ordre. Il est une des guises du réel, et sera donc l’impossible contre lequel ils viendront se cogner. Pas de salut à attendre par un retour à ce passé qu’il n’y a pas eu et ce d’autant plus que, comme Jacques-Alain Miller le montrait dans ce même article, le propre de l’époque est de perdre la mémoire. La gauche avait tendance à la fétichiser, la droite à l’ignorer au profit du naturel et de la biologie. Dans les écoles élémentaires en France le mot histoire a disparu des programmes, remplacé par  l’expression « Se repérer dans le temps » et la mise en voisinage d’évènements hors chronologie. C’est le tombeau de Lavisse et la voie donnée aux pleureuses de la culpabilité. Paradoxalement l’histoire fait cependant retour là où on ne l’attendait pas : dans l’événement, réel.

Les gilets à l’envers

Revenons à l’actualité. En France, c’est le gilet jaune. La couleur a des relents historiques divers et peu enthousiasmants. Ce gilet, emprunté à la sécurité de la circulation, devient uniforme et uniformisant. Face à un mouvement que caractérise la diversité d’intérêts, le gilet a construit un Un lié à des opérations de contrôle routier qui sont du ressort des forces de l’ordre, détournant l’ordre en désordre. L’élément déclencheur a été un objet de consommation courante, un carburant. Les consommateurs s’en sont trouvés atteints dans une lathouse de prix, un fétiche phallique de la modernité, la voiture et aussi dans ce qu’elle permet, le déplacement. Mais très vite cette étincelle a mis le feu à des revendications autres, celles du peuple des pauvres puisque ce signifiant a fait retour et remplacé les signifiants passés, comme prolétaire, ouvrier, paysan… Les gilets jaunes appartiennent donc à cette nouvelle logique de l’hybride, consommateur décidé donc de plus en plus pauvre. Le 3 décembre, soit deux jours après les violences et les destructions du samedi 1er, le quotidien Le Monde titre : « Le monde politique abasourdi face à une crise inédite ». Cette crise met au premier plan du politique les objets, pas les idéaux, et les passages à l’acte, pas les négociations ni  le pour-parler.

Dès 2004, lors du IV Congrès de L’Association mondiale de psychanalyse, Jacques-Alain Miller[5] était parti de la constatation que les sujets contemporains étaient déboussolés, pour très rapidement démontrer qu’ils ne paraissaient tels qu’à partir de trois positions analytiques obsolètes au regard de la mutation opérée le discours de la civilisation hypermoderne. Il montrait alors que ce nouveau discours du maître a adopté la structure du discours analytique, en mettant en position d’agent les objets manufacturés quelque soient leur prix ou leur usage. L’objet fait office d’une vérité qui n’est plus refoulée. Face aux versions antérieures du discours dominant qui visaient à soumettre les modes de jouir  au refoulement par un signifiant nourrissant ainsi la solution par le fantasme, Jacques-Alain Miller montrait que nous étions passés à une dictature à  ciel ouvert du plus-de-jouir et évoquait une scission du sens et du réel. Nous y sommes. Les émeutes visent les objets, comme les étalages pillés à La Réunion, les banques et véhicules brûlés dans différentes villes en témoignent. Samedi 1er décembre 2018, on a pu assister à une ivresse collective de leur destruction, ivresse de l’incendie, qui sont autant d’affirmations sauvages que l’objet, « ça ne marche pas ». Et le Maître ? Qu’il laisse la place vide à un autre, d’ailleurs les candidats ne manquent pas, un peu surpris semble-t-il que ni leurs idéaux ni les lois ne fassent pas effet. On attend un dictateur, on l’appelle. Le triomphe de l’objet marque la fin du libéralisme, c’est le cul de sac du progressisme aussi bien.

Et la psychanalyse : l’impossible alliance du libéralisme et du progressisme 

Libérale

Pourtant la psychanalyse d’orientation lacanienne, en se reconnaissant dans le tableau d’un monde qui met l’objet au centre des dérives subjectives, ne s’adresse ni au citoyen, ni au consommateur. Si elle met l‘objet en position d’agent, ce n’est pas pour asseoir par là une domination, car, comme le dit Lacan, le discours analytique ne se prend pas pour la vérité et exclut, de structure, la domination[6]. La psychanalyse sait que rien d’universel n’est à attendre de l’objet, fondamentalement contingent. Du sujet, elle met au travail la division : plus je parle, moins je suis unifié. Au parlêtre qui vient en analyse, poussé par la douleur d’exister dans un corps, elle ne promet pas la solution par l’objet dont elle met au contraire en évidence le ratage qui est de structure. Jamais aucun objet ne comblera le gap entre le sens et le réel. Qu’en faire alors, à l’extraire des équivoques dans lesquelles il apparaît ? Un savoir-faire avec la dérive du corps jouissant.

Progressiste

Lacan, en 1969[7], disait : « Je ne suis libéral, comme tout le monde, que dans la mesure où je suis anti-progressiste. » Certes, l’orientation donnée par la psychanalyse depuis Freud est anti- progressiste au sens où, comme analyste, ni Freud, ni Lacan ne croyaient au progrès humain et aux lendemains qui chantent, pas plus dans leurs versions religieuses que révolutionnaires, puisque le parlêtre est un « ravagé par le verbe »[8], corps malade du langage. La répétition de la marque qui fonde les êtres parlants est contraire au progrès.

Mais il ajoutait : « À ceci près que je suis pris dans un mouvement qui mérite de s ‘appeler progressiste, car il est progressiste de voir se fonder le discours analytique »[9]. En quoi le mouvement d’une analyse est-il progressiste ?

Si l’objet est impossible à atteindre dans le discours du maître c’est que ce dernier « exclut le fantasme. Et c’est bien ce qui le rend, dans son fondement, tout à fait aveugle »[10].». Le discours analytique, en tant qu’il complète le cercle des trois autres discours, permet de retourner le discours du maître. La clinique des sujets contemporains montre qu’ils sont actuellement construits par une logique d’hybridation entre le signifiant et l’objet. Ce qui passe à la trappe est la fonction castration. Le sujet de l’inconscient est contaminé par le sujet objectivé de la science.

L’objet réellement contemporain 

Y a t-il un objet qui se détache dans la période que nous vivons ?

Celui qui s’impose dans la subjectivité de l’époque est le déchet, destin nécessaire de nos gadgets, de nos machines, de nos corps, du signifiant lui-même, de la planète terre, et de l’ensemble des lathouses qui polarisent le désir.

C’est un objet encombrant et en brûler quelques uns ne constitue pas un sacrifice suffisant à la déesse consommation. Mais c’est un objet avec lequel la psychanalyse sait faire. Elle en fait une perte dont on peut tirer profit, et le met, ce reste, à une place au centre du nouage du symptôme. Il peut alors prendre d’autres valeurs et opérer comme le ressort du désir. Bref, on cesse de vouloir le posséder et s’en débarrasser pour s’en servir.

Marie-Hélène Brousse

[1] Jacques Lacan, Le Séminaire livre XVII, L’envers de la psychanalyse, p. 19, ed. Le Seuil, Paris.

[2] idem p.140

[3] idem

[4] Jacques-Alain Miller, Tombeau pour l’homme de gauche, Lacan Quotidien 4.12.2002

[5] Jacques-Alain Miller, Une fantaisie, revue Mental n° 15, 2005.

[6] Jacques Lacan Lacan, Pour Vincennes,  Ornicar ?, n°17/18,pp.278, Navarin Editeur.

[7] Jacques Lacan, Le Séminaire livre XVII, L’envers de la psychanalyse, annexe A, p. 227 à 240, Seuil, Paris.

[8] Jacques Lacan, Le triomphe de la religion, p.90, Seuil, Paris.

[9] Jacques Lacan, Le Séminaire livre XVII, L’envers de la psychanalyse, annexe A, p.240, Seuil, Paris

[10] Jacques Lacan, Le Séminaire livre XVII, L’envers de la psychanalyse, p. 124, Seuil, Paris.