Jean-François Cottes

Un spectre hante l’Europe : le spectre du fascisme. Que l’on me pardonne cette paraphrase (à contresens) de Marx, c’est elle qui s’impose à mon esprit au moment d’écrire cette contribution. Ce spectre prend des formes diverses, plus ou moins explicites qui vont du nationalisme au populisme en passant par les discours démagogiques. Partout l’on voit monter, et parfois accéder au pouvoir, les représentants de ces tendances. Et nous le savons ce n’est pas la seule Europe qui est hantée, l’Amérique aussi, du Nord comme du Sud.
C’est pourquoi l’enjeu politique majeur des élections européennes du mois de mai sera la force que prendra le nationalo-populisme. Ces mouvements en effet font du refus de l’Europe politique leur fonds de commerce.
En France, nous allons nous retrouver, deux ans après, dans une conjoncture proche de celle de l’élection présidentielle de 2017 dont l’enjeu a été d’empêcher l’accession de Marine Le Pen au pouvoir –ce contre quoi l’ECF s’est mobilisée de façon décidée.
Les derniers développements du mouvement des « gilets jaunes » en France – depuis qu’une part des revendications sur le pouvoir d’achat des classes populaires ont été satisfaites et que le gros des troupes a retrouvé ses foyers –ont bien montré l’inspiration première de ce mouvement : antidémocratique et antirépublicain (appels à envahir le palais de la présidence de la république), xénophobe (délires sur pacte de Marrakech), anti-européen, antisémite, homophobe, anti-migrants, hyper-violent, complotiste, … – arrêtez la coupe est pleine. Est-ce une surprise que les dirigeants populistes en France, de Marine Le Pen –  en passant par Dupont-Aignant (Debout la France ) –, à Jean-Luc Mélenchon et les dirigeants de la France Insoumise, aient apporté leur soutien aux inspirateurs les plus ignobles de ce mouvement ? Tel, Jean-Luc Mélenchon qui se dit fasciné(sic) par Eric Drouet, instigateur du mouvement des gilets jaunes, et soutien de Marine Le Pen ou François Ruffin député de la France insoumise qui fait l’éloge d’Etienne Chouard qui lui-même soutient Alain Soral, idéologue qui prône le national-socialisme et qui est régulièrement condamné pour « injures raciales ou antisémites », « incitation à la haine raciale », « provocation à la haine, la discrimination ou la violence », « apologie de crimes de guerre et contre l’humanité ». Ces rapprochements rouge-brun sont à lire à la lueur du Bal des lepénotrotskistesde Jacques-Alain Miller[i].
Mais comment est-ce possible, s’indigne l’esprit ? Aurait-on déjà oublié les ravages que ces tendances populistes et nationalistes poussées à leur paroxysme dans le régime nazi ou les régimes fascistes en Europe ont provoqués lors du 20èmesiècle ? Il faut croire que oui. 
En 1967,  Lacan évoquait « la remise en question de toutes les structures sociales par les progrès de la science » et l’on peut ajouter, selon les enseignements ultérieurs de Lacan « et les progrès du discours capitaliste ». Cinquante ans après nous constatons que cela é été évident au plan social dès l‘année suivante en 1968, et qu’au cours des années 70 ces structures sociales ont même été mises en cause, et finalement, que depuis les années 2000 leur dissolution se réalise. 
Dans le champ politique qui nous intéresse ici, c’est bien le cas. On lit partout que les médiations, les relais, les dispositifs intermédiaires tels les partis politiques ou les syndicats, perdent de leur influence, de leur représentativité, et à certains moments disparaissent –comme l’élection présidentielle de 2017 en France l’a bien montré avec l’effondrement des partis politiques traditionnels.
Juste après, en 1969/1970, avec la structure de discours, Lacan nous donnera les outils pour saisir ce qui est en train de se passer, et en particulier avec le discours du maître. Il est d’ailleurs paradoxal de constater que c’est au moment même où le discours du maître perd la main en tant que principe structurant et permettant le lien social, que Lacan le produit.
Aujourd’hui nous sommes à un moment où non seulement les semblants vacillent, mais où le discours du maître, oùles discours eux-mêmes vacillent. C’est la fonction du discours de « faire tenir les corps ensemble »qui est mise à mal. Lacan nous enseigne que c’est par l’articulation signifiante S1-S2 que tient le discours du maître, qu’il crée du lien social, qu’il permet aux corps de tenir ensemble, qu’il régule la jouissance. « Le savoir, c’est ce qui fait que la vie s’arrête à une certaine limite vers la jouissance. Car le chemin vers la mort – c’est de cela qu’il s’agit, c’est un discours sur le masochisme –, le chemin vers la mort, n’est rien d’autre que ce qui s’appelle la jouissance. » [ii]Lacan précise que le savoir en question n’est pas un savoir théorique, épistémè,mais un savoir-faire, proche de l’instinct s’amuse-t-il même à dire.
Eh bien quand cette articulation du S1 avec le S2 est mise en suspens –et c’est ce à quoi me semble-t-il nous avons affaire – c’est le signifiant tout seul qui prend la main dont l’effet majeur n’est pas la signification – faute d’articulation – mais l’effet de jouissance. Et cette jouissance, comme l’indique Lacan, peut bien prendre d’abord la guise de la haine de l’autre, mais en dernière instance elle est masochique, elle retourne la pulsion contre le sujet lui-même, qui n’attend qu’un signe du chef pour se précipiter « sur le chemin de la mort. » C’est bien ce que nous avons vu se réaliser au XXème siècle comme jamais. Le fascisme c’est la mise en acte collective de la pulsion de mort. 
Quelle a été la réponse collective après la seconde guerre mondiale ? Cela a d’abord été la création des  Nations Unies, et un peu plus tard, pour ce qui nous concerne, l’Europe politique. Malgré ses insuffisances et ses défauts, depuis 1950, bon an mal an, elle se construit. Le sentiment d’appartenance à cette communauté est évident pour deux européens sur trois, et encore davantage dans les jeunes générations. 
Sa réalité politique s’affirme : pour la première fois depuis l’existence de l’Union nous avons vu récemment la commission européenne rappeler à l’ordre la Hongrie et la Pologne pour leurs politiques remettant en cause l’état de droit et la vie démocratique.
Dans la circonstance, que nous commande l’éthique du discours analytique que nous servons ? Je répondrai : contrer la menace nationalo-populiste, soutenir la construction européenne.
Ne nous y trompons pas, l’autorité de la prochaine commission européenne, la capacité du conseil de l’union européenne à endiguer la remise en cause de l’état de droit dans les pays qui composent l’Union, dépendront du résultat des élections européennes, elles dépendront du rapport des forces entre l’amour et la haine pour l’Europe.

[ii]Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p.19-20.