Jean-Daniel Matet

Les enjeux européens et les affects qu’ils suscitent ne sont que le symptôme du malaise qui déglingue les liens sociaux bien au-delà de l’Europe économique et géographique. Ils sont pris dans un monde où le capitalisme libéral n’a plus d’alternative comme ce fut le cas au long du XXème siècle avec les espoirs  soulevés par la Révolution en Union soviétique et en Chine.

Les affects d’amour et de haine qui déchirèrent les pays d’Europe pendant des siècles accompagnaient les volonté hégémonique des uns et des autres : extension territoriale, guerre de religion, domination politique. La fin de chaque guerre a fait espérer à des hommes de bonne volonté le renoncement au conflit armé, à l’agression, aux rapports de force entre les pays d’Europe. La paix n’avait été assurée pendant longtemps que par la loi du plus fort qui imposait à l’autre une domination où le sort des populations n’entrait pas véritablement dans le calcul. N’oublions pas qu’avant la révolution française de 1789, les biens, outil de travail ou patrimoine appartenait, comme les personnes, aux membres de l’aristocratie. Les monarchies sont tombés jusqu’au début du XXème siècle et le modèle républicain s’est imposé avec des différences, et quand elles subsistent c’est sous sa version parlementaire comme en Grande Bretagne, en Espagne ou en Belgique ou dans les pays scandinaves. La stabilité des monarques ne met pas à l’abri des incertitudes politiques les pays concernés comme on le voit actuellement en Angleterre avec le bourbier du Brexit.

La crise qui affecte tout le système du suffrage direct n’est plus en mesure de traduire les nuances d’opinions qui traversent une société. Les partisans du Brexit sont parvenus à obtenir l’aval des électeurs à travers le referendum, mais le système britannique où l’ordre parlementaire était assuré par le régime des partis est complètement pris en défaut. Tony Blair a su faire revenir les travaillistes au pouvoir en 1997 en défendant son projet le plus technocratique. La défaite avait été cuisante pour Neil Kinnock, en 1992, donné gagnant sur John Major, le conservateur et successeur de Margaret Thatcher, réélu pour la 3èmefois. La pièce de théatre de David Hare « L’absence de guerre » écrite en 1993 par un auteur qui avait été associé à la campagne travailliste traduit remarquablement la crise que traverse les partis (voir la remarquable mise en scène de Aurélie Van Den Daele à l’Aquarium à Paris). En France, de Gaulle avait œuvré au profit du rassemblement contre les partis, et Macron y a trouvé le ressort de son élection. L’un comme l’autre n’ont pas trouvé, au-delà des machines électorales que sont ces mouvements, le système démocratique qui permette l’expression du plus grand nombre, malgré le pari sur le referendum.

S’exprimant dans » Le Monde » William Boyd, écrivain britannique anti-Brexit clame sa honte des manœuvres qui ont permis à des mots d’ordres hasardeux, mensongers, et non fondés en raison de trouver une majorité au référendum de 2016. Sa honte du personnel politique pro-Brexit incapable d’une négociation avec les instances européennes. Travailleurs pauvres (aile gauche du parti travailliste) et conservateurs extrêmement riches sont « au diapason », écrit-il, les qualifiant de « Englanders » – petits anglais- qui « s’accordent — vaguement, émotionnellement— sur une image fantastique de l’Angleterre et de sa place dans le monde ». Ce qu’on appelle « populisme » dans de nombreux pays d’Europe ne pourrait-il y trouver ainsi une définition : une vision fantasmé de sa nation et du rôle qu’elle peut jouer dans un environnement mondial peu contrôlé. L’émotion contagieuse des laissés pour compte du système trouve son point d’appui dans des courants politiques irresponsables en tant qu’ils proposent des solutions qui méprisent l’histoire même de leur pays, dans ses relations internationales, dans les liens sociaux patiemment construits depuis la dernière guerre mondiale. S’agit-il seulement d’une catharsis pour maintenir la paix, comme l’avancent certains commentateurs, dans nos pays où la guerre avait autrefois cette fonction ? Ce point de vue fait peu cas des questions réelles qui affleurent comme le mouvement des « gilets jaunes » en France le montre. L’Europe, comme ambition politique et économique, mérite mieux que le déchainement de nos affects. Elle exige que nous ne méconnaissions pas le réel qui l’a constitué et que l’on reconnaisse celui qui nous gouverne.

Les sciences et les techniques ont accompagné l’explosion économique des pays d’Europe au XXème siècle au prix du pire, le nazisme, quand la folie d’un homme entraine celle d’un peuple. Au XXI ème siècle la révolution numérique, l’extension généralisée de la possibilité d’échanger et de communiquer (internet, téléphonie mobile, etc.), le calcul n’épargnant aucune action humaine, ni aucun individu, modifient les liens sociaux, bouleversent la question de la représentativité et jouent un rôle déterminant dans les mouvements de protestation ou de révolte. Cela n’efface pas la misère et la paupérisation, n’efface pas ce que les conflits extérieurs à l’Europe ont provoqué comme mouvement de réfugiés et de migration humaine, renforçant les affects de colère et les sentiments négatifs de certains.

Les instances européennes, et métonymiquement le projet européen, cristallisent ces affects négatifs, mais face au réel qui surgit sans prévenir, c’est plutôt l’affect d’angoisse qui domine chez les uns et les autres, et c’est sur ce point que la psychanalyse, de l’enseignement tiré par les analysants eux-mêmes sur le traitement de l’angoisse, peut contribuer de manière renouvelée au débat.