Jean-Noël Donnart

« Je crois qu’il y a, dès lors que nous nous ne battons plus entre Européens occidentaux, dès lors qu’il n’y a plus de rivalitéimmédiate, qu’il n’y pas de guerre, ni même de guerre imaginable entre la France et l’Allemagne, entre la France et l’Italie, et même bien entendu entre la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Angleterre, et bien il est absolument normal que s’établisse entre ces pays occidentaux une solidarité. C’est cela l’Europe. Et je crois que cette solidarité doit être organisée. Il s’agit de savoir comment et sous quelle forme. Alors il faut prendre les choses comme elles sont, car on ne fait pas de politique autrement que sur des réalités. Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe, l’Europe, l’Europe, mais ça n’aboutit à rien et ça ne signifie rien. » (De Gaulle, répondant à Michel Droit en 1965)

« Prendre les choses comme elles sont », «ne pas faire de politique autrement que sur des réalités » : si De Gaulle, dialoguant en 1965 avec Michel Droit, en appelle à une pragmatique réaliste, c’est sur fond d’opposition foncière de la France a toute velléité supranationale et fédérale. C’est la fameuse « politique de la chaise vide » … L’hainamorationde l’Europe est alors à son comble, comme l’a au fond toujours été – et l’est toujours – cette lente construction post guerre : tantôt refus par la France de l’entrée du Royaume Uni à deux reprises au temps 1, que Pompidou soutiendra au temps 2 pour résister aux tentations fédéralistes de l’Allemagne…mais aussi refus de l’entrée de l’Espagne et du Portugal, féroces concurrents sur le plan de l’agriculture au temps 1, pour obliger au temps 2 à une politique du commerce agricole etc.
Hors cette pragmatique de l’hainamorationde l’Europe, incluant idéal et calcul serré des intérêts nationaux, l’Europe, à ses yeux, « n’aboutit à rienet(..) ne signifie rien » – ou rien d’autre qu’une « aliénation » pourrions-nous ajouter. Cette dernière n‘est-elle pas celle que d’aucuns, et en particulier les nationalistes les plus extrémistes, dénoncent aujourd’hui ? Nous en avons eu au fond des échos à Bruxelles en décembre dernier : Les discours qui tuent, les extrémismes, sont une – mauvaise – version du lest du signifiant par le réel du partage : celui d’une opposition entre eux et nous[1], de fermeture, de rejet de la jouissance de l’autre. Le Brexitet les tensions concernant les frontières extérieures de Schengen, la question migratoire, s’inscrivent dans cette logique délétère, plutôt que dans celle des calculs des idéaux et des intérêts mutualisés : moins la logique de l’hainamorationque de la haine pure « de ceux qui ne jouissent pas comme moi[2]» – dont il se pourrait bien que l‘écho assourdi se fasse entendre dans le « ce qui n’aboutit à rien et ne signifie rien » de De Gaulle : est-ce au fond si sur ?

Marcel Gauchet reprenait sur le net la formule Gaullienne en appelant de ses vœux à un ancrage de l’idée d’Europe à une pragmatique politique : « On peut vendre une idée à la place de la réalité » dénonçait-il[3]. Ailleurs il précise : « L’Europe est une construction introvertie où l’on vit entre soi dans un provincialisme bizarre. Le fonctionnement de l’Union tient du marchandage de comice agricole. Nous ne négocions pas, nous mégotons sans chercher à élaborer un cadre commun. Alors que les mécanismes économiques continuent de fonctionner, la construction politique européenne se liquéfie. Le même problème politique s’observe au niveau de chaque pays. Seule l’Allemagne s’en tire à peu près. »[4]
L’os du problème réside sans doute, à la lettre, dans cette zone du niveau de chaque payset de la marge de manœuvre que chacun laisse à l’autre au profit du bien commun. Comme l’indiquait Éric Laurent à Bruxelles[5], « les intérêts passionnels » sont laissés au bon soin des particularités nationales, l’Europe s’exprimant, elle, au niveau « des valeurs communes » [ce qui la met en difficulté] « pour comprendre le monde dans lequel il y a des guerres. »
C’est sur ce point de liquéfactiondont parle Gauchet que la participation du psychanalyste au débat sur amour et haine de l’Europe a tout son intérêt : que ne soit de la sorte pas forclos le point de réel qui leste le discours, et nourrit le symptôme inéliminable. Comment tenir compte de ce point où « le populisme liquide, celui du liquide contemporain, peut changer d’ennemis tous les jours, [et qui] n’en est pas moins producteur d’un effet de l’un. »[6] ? Chance est donnée, avec la psychanalyse, de tenir en respect cet « Un » qui toujours conduit au pire, en laissant place à ce « qui ne signifie rien », mais insiste.



[1]Jacques-Alain Miller, La théorie de Turin, Site de l’École de la Cause freudienne
[2]É. Laurent, « Discours et jouissances mauvaises », l’Hebdo-blog n°155
[3]Marcel Gauchet, « Comprendre le malheur français », vidéo YT Sciences Po Lille
[4]Marcel Gauchet, Le Journal du dimanche, « Nos dirigeants sont pétrifiés », janvier 2010.
[5]Éric Laurent, Id.
[6]Ibid.