Fouzia Taouzari

« Me tenant comme je fais,

un pied en un pays et l’autre en un autre,

je trouve ma condition très heureuse, en ce qu’elle est libre. »

René Descartes, Lettre à Christine de Suède, Juillet 1648

Officieusement française depuis ma naissance, je ne le suis officiellement que depuis mes 16 ans, jour de ma naturalisation obtenue par une démarche au Tribunal de Grande Instance. Marocaine de par mes parents nés au Maroc, j’ai la double nationalité, celle de mes origines et celle de mon pays d’adoption. Devenir française fut donc une démarche personnelle, poussée par mes parents qui ont donné leur assentiment de voir leurs enfants grandir dans ce pays – leur terre d’exil. L’école de la République m’a appris la langue française, à lire et à écrire. Elle m’a ouverte à mes premières lectures. Elle m’a donné des ressources pour me construire. Ce qui n’empêche que c’est par mon père – lui qui n’avait pas eu la chance de connaître l’école – que m’a été insufflé très tôt le désir de savoir, désir relayé ensuite par certains professeurs.

Née en France, baignée dans la culture française depuis mon entrée à l’école, on me renvoyait à un double exil qui ne me parlait pas : Marocaine en France – par ma couleur de peau et la sonorité de mon nom –, « fille de là-bas » au Maroc. Comme beaucoup de ma génération, je composais entre la tradition musulmane héritée de mes parents et la culture française, puisque le sujet n’a de place et de lieu qu’au sein de l’Autre : la famille, le pays. Il n’y a que l’insondable décision de l’être, pour consentir à adopter les codes de l’Autre qui nous accueille. Dire oui à cet accueil est fondamentalement un oui au fait d’appartenir à la communauté humaine. Dire oui, c’est dire oui à la langue et en user. Cette langue est d’abord, et pour chacun, celle de l’Autre. Ne dit-on pas langue maternelle ? En effet, il n’y a pas de langue du sujet. La langue que l’on parle est une langue d’adoption. On découvre par l’analyse combien on peut se sentir étranger parmi les siens, combien les identifications vous écrasent parce qu’elle ne disent rien de votre être de femme. Une analyse produit à cet égard un effet de respiration car elle permet d’assumer combien, fondamentalement, « le sujet comme tel est un immigré. (…) Être un immigré, c’est aussi, disons-le, le statut même du sujet dans la psychanalyse »[1]. Je – n’est ni Français, ni Marocain. « Je est immigré » serait plus juste, immigré dans le discours de l’Autre, nécessaire, mais pas suffisant. Au fond, tous les discours sur les origines, ces différentes nominations dont on nous pare ou dont on se pare soi-même – « beurette, beur, arabe, musulman », ou encore « génération sacrifiée » – viennent masquer que c’est le lot de tous d’être immigré, exilé.

Une analyse fait voler en éclats les identifications qui fondent l’identité pour faire valoir votre singularité, pour moi une identité multiple. Les revendications identitaires déconsistent au profit d’une altérité apprivoisée, celle révélée par la voie des interprétations et la mise à jour des formations de l’inconscient. Le symptôme tel qu’il est défini dans la psychanalyse est le signe de l’exil de tout sujet du fait même qu’il entre dans le langage. Entrer dans le langage, c’est consentir à une perte, car parler, c’est demander à l’Autre ce quelque chose qui vous manque et vous pousse à aller vers lui. Les identifications viendront parer à cette perte – signe du manque-à-être – dont chacun pâtit. C’est un manque-à-être fondamental au cœur de nous-même, du fait d’être des êtres de langage. Le symptôme est la marque de cet exil qui fait de tout sujet un exilé, un étranger. Le symptôme signe la marque singulière et la coloration de notre être au monde.

Le sujet de la psychanalyse n’est pas le sujet de la science. La science ne peut se faire qu’à uniformiser, à rendre universel le sujet en déniant ce qu’il a de plus singulier : ce qui achoppe, ce qui échappe. Le symptôme, quant à lui est une marque de rébellion partout où des discours prétendument scientifiques visent à effacer le sujet de l’inconscient, à le supprimer. C’est pourquoi « La psychanalyse, en ce sens-là, hérite du sujet de la science, du sujet aboli ou universalisé de la science. C’est un sujet spécialement égaré quant à sa jouissance, parce que ce qui pouvait l’encadrer de la sagesse traditionnelle a été corrodé, a été soustrait ».  En 1982, Jacques-Alain Miller indiquait que « c’est ce qu’il faut saisir pour situer le racisme moderne avec ses horreurs passées, présentes, et à venir ».

Il a fait valoir la racine même du racisme, une haine qui « vise le réel dans l’Autre ». Le réel dans la psychanalyse est ce qui échappe, une altérité fondamentale et insupportable, car innommable et insaisissable : une jouissance ignorée à nous-même. C’est pourquoi, le racisme moderne tel que nous le vérifions, « c’est la haine de la façon particulière dont l’Autre jouit ».

Il n’y a pas d’identité qui ne nous serait pas donnée par l’Autre qui est au cœur de nous-même. C’est pourquoi la haine de l’Autre, l’étranger qui est en nous, notre propre extimité, est aussi bien une haine de nous-même rencontrée chez cet Autre que l’on hait. « La racine du racisme, c’est la haine de sa propre jouissance. Il n’y en pas d’autre que celle-là. Si l’Autre est à l’intérieur de moi en position d’extimité, c’est aussi bien ma haine propre ».

L’identité nationale revendiquée n’est qu’un leurre et une illusion qui vient dévoiler le manque-à-être du sujet.. Crier haut et fort son identité a pour effet d’exclure la différence et l’altérité, dévoilant du même coup que derrière cette identité érigée tel un étendard, il n’y a rien. Derrière La femme comme universel, il n’y a rien. Les races sont des effets de discours : il y a des races qui répondent à la définition de Lacan, « Une race se constitue du mode dont se transmet par l’ordre d’un discours, les places symboliques ». Il ne s’agit pas en effet de dire « Aimons-nous tous, nous sommes tous pareil » pour vaincre le racisme. Je terminerai sur cette voie que nous ouvre la psychanalyse en citant J.-A. Miller : « Ce serait peut-être mieux de l’apprivoiser, cet Autre, plutôt que de le nier ».

[1] Les citations sont extraites du cours de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. Extimité », du 27 novembre 1987, inédit