Philippe Lasagna

L’Europe s’est construite sur l’échec de la violence et des nationalismes qui l’ont amenée au bord de la destruction naguère. Comme l’a bien montré Zaki Laïdi l’Europe a choisi la voie des normes, contre la voie de la force, la loi de la règle et du droit non pas contre les états souverains mais dans un dépassement de leur réalité. A l’heure de la crise mondiale on voit tout un mouvement, resté plus ou moins économiquement libéral mais qui veut détruire les contraintes les règles et les traités, et au-delà des pactes. Peut-on aimer la norme ? Voire les normes peuvent-elles être perçues comme autrement qu’ anonymes, désincarnées, étrangères, opprimantes ? Qui plus est la règle n’est pas la loi ! La loi à une histoire, des représentants, des figures, enfin elle se noue souvent à une puissance narrative, un storytelling le plus souvent national. S’il y a eu une narration de la construction Européenne elle s’est perdue dans sa marchandisation et dans l’oubli progressif des cataclysmes du XX ème siècle dont aujourd’hui on ne célébre plus que les armistices. Et je n’exclue pas ici l’histoire et la chute du bloc soviétique. Mais la norme implique aussi une forme de vie, une façon de vivre commune, de manger, d’habiter de consommer, c’est une culture mais une culture invisible.

Par ailleurs l’Europe est attaquée. Par le libéralisme débridé et sans normes, par les ennemis des lumières, lumières qui sont son vrai ADN, et de l’intérieur par les effets dévastateurs parfois de la mondialisation ultra libérale. Une partie de l’Europe a connu une désindustrialisation sans précédent qui en fermant les usines a aussi fragilisé une culture de gauche populaire plutôt internationaliste et solidaire. L’économie mondialisée produit la « France périphérique » où des catégories entières, dont les valeurs ne se calquent plus sur le statut économique, se retrouvent dans un sentiment d’exclusion du grand jeu mondial et européen. Le fossé entre les habitants des métropoles et ceux que les américains nomment « white without college education » se creusent. Exclus ne signifie plus nécessairement alors pauvres ou prolétaires. Cela ne signifie pas non plus que ces exclus soient passéistes. L’ubérisation de la société produit, par exemple, des travailleurs précaires isolés et concurrentiels qui pensent comme de petits patrons et votent plutôt pour des partis populistes. L’individualisation libérale de la société fait apparaitre toute contrainte, voire bien sûr, toute normes comme l’effet insupportables d’une culture des élites. Le populisme de gauche contemporain réfute l’économisme du marxisme pour fabriquer un néo peuple, voire un néo prolétariat fait de bric et de broc. Ce qui reste alors de la révolution c’est l’idée d’une dictature non prolétarienne. Plus à droite les partis sont dénoncés comme coupés du peuple et le vrai peuple se fabrique à travers des fictions d’épurations. Dans ce contexte l’État de droit devient suspect, les forces populistes critiquent un peu partout la justice, les médias, en France la police aussi. L’isolement dans le travail des travailleurs précaires se croise avec la fragilité des liens familiaux pour renforcer le rejet des autres et des solidarités. Ce rejet devient patent et affiché dans la xénophobie anti migrants. Mais de là on refuse celui qui vient d’un autre monde que ce soit les migrants ou les élites ! Ce n’est pas par hasard que les eurosceptiques se crispent sur les questions migratoires, il y a certes le refus des bateaux, mais aussi, bien sûr le refus des travailleurs européens et des capitalistes étrangers. Ce sont là des aliments pour la démocratie illibérale décrite il y a plus de dix ans par Fareed Zakaria dans son livre prémonitoire sur « l’avenir de la liberté ». Cet auteur montre bien que le libéralisme économique s’est séparé au XXI ème siècle du libéralisme politique. Libéralisme politique qui ne se suffit pas de la démocratie mais exige un état de droit et une société ouverte et des médiations. Aujourd’hui le numérique et les réseaux sociaux permettent à chacun pour le meilleur et pour le pire de constituer sa petite chapelle de pensée et bien souvent de haines dans une immédiateté. Tout les intermédiaires, presse ; médias, partis politiques, sont mis en crise tant sur le plan réel et économique que sur le plan symbolique ( Cf le Brésil !). Ce qui aboutit entres autres à ce que le protestantisme des EU et l’évangélisme se croise avec l’Islam qui ne supposent les uns et les autres aucun clergé. Il faudrait ici se demander comment « une partie du monde arabe a cessé de croire en l’occident » p 173 ( Zakaria). Mais ne pourrait-on dire que l’Amérique aussi du nord au sud commence à ne plus croire en l’occident ? Comme les européens ne croient plus autant en l’Europe, voire en eux-mêmes ? De même la critique ultra libérale de l’État ne vise, sur un autre front, qu’à l’affaiblir en tant que « welfare state ». Tout cela se traduit par le fameux refus du système, terme magique que Hitler maniait très bien… Ceci nécessite donc d’inventer aujourd’hui une autre Europe qui pense à 2050 plutôt qu’à 1950 ( Donc au climat !). Au moyen âge l’université à fait exister l’Europe, peut être serait ce à méditer, sous une forme, bien différente, laïque et renouvelée, dont ce Forum pourrait-être une amorce. Le danger qui vient dans la jeunesse, que ce soit celle des élites ou des exclus c’est de se tenir à un triste slogan de l’époque : « Plus rien à foutre ! ».