Stella Harrison

Questions et paradoxes

Le Brexit est il le fruit d’un populisme parmi d’autres en Europe ou signe t-il un nationalisme spécifique à la Grande-Bretagne ? Il est difficile de ne pas prendre acte de ce fait : le Royaume-Uni est le seul état en Europe à avoir organisé un référendum et à avoir choisi de partir. Le refus des Brexiters à rester dans l’Europe aurait-il partie liée à la résistance de la langue anglaise à la langue des autres, à la langue d’une Europe du tous pareils ? Si la langue « universelle »[1] qu’est l’anglais comme en parlait Jacques Lacan en 1975 , la langue des négociations, souvent appelée aujourd’hui langue des « technocrates de l’Europe », est bien pourtant la langue anglaise, ce ne serait pas celle qui vaudrait dans le cœur et le corps pour les Brexiters ?

En 1991, J. A.Miller évoquait « la notion de solidarité qu’il y a entre l’homogénéité , l’homogénéisation à tout crin et le surgissement de l’hétérogène sous la forme, si je puis dire, d’une exception compacte ».[2] Au moment de ce Cours, le Royaume-Uni est dirigé par une main de fer rétive à la perte de la souveraineté britannique, Margaret Thatcher. Assistons-nous aujourd’hui, avec le Brexit, à un surgissement sous la forme d’une exception compacte, et haine et repli pour l’Europe en seraient-ils des noms ?

L’actualité

Le « Brexit » , abréviation de « British Exit », désignant la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, n’a pas dit son dernier mot malgré les résultats du référendum du 23 juin 2016 dans lequel 51,9% des Britanniques ont choisi de quitter l’Union. Nous sommes en décembre 2018 et il reste fort possible qu’un nouveau référendum ait prochainement lieu sur ce territoire.

Après de longues négociations, un accord de divorce entre le Royaume-Uni et le reste de l’Union européenne a été signé en novembre 2018. Il a été endossé le 27 novembre 2018 par les 27 ministres des affaires européennes et nécessite une ratification par les parlementaires britanniques et les eurodéputés. Le Royaume s’apprête…rait ? à quitter l’ Europe en mars 2019.

Temporalité.

Désamour ou haine pour l’Europe chez les Brexiters ? Ce désir de retrait de l’Union est-il soudain ou se fit-il graduellement ?

Le Royaume-Uni est membre depuis le 1er janvier 1973 de la Communauté économique européenne ; sa position d’exception y est incontestable.

Dés 2013, en effet, David Cameron, le premier ministre conservateur promettait d’organiser un référendum sur la sortie de l’UE, et cela notamment sous la pression des eurosceptiques de son camp.

Eurosceptiques ? Ce terme est il celui qui qualifie le mieux ces rebelles à l’Union ?

Pendant 23 ans, le Royaume-Uni s’est distingué par sa position de réticence, de recul face aux avancées de la Communauté. Il se veut en dehors de la zone Euro, en dehors de l’espace Schengen, en dehors de tout dessein de contribution financière…Nous sommes dans la temporalité de la continuité du retrait.La rupture ne cesse pas de ne pas s’écrire…quand en 2014 surgit une victoire. L’ Ukip UK Independence Party), parti britannique anti-immigration, s’impose aux élections européennes.

Premier grand heurt entre la Communauté européenne et Bruxelles. D. Cameron remporte tout de même les élections législatives mais il tient sa parole malgré sa préférence pour un remain, un maintien dans l’union. Le référendum aura lieu. Si Cameron prend le risque d’isoler le royaume, avançons qu’en l’heure il n’y croit pas. Il négocie un accord avec les autres pays européens : en cas de maintien dans l’Union, il y aurait des concessions ;

Le 23 juin 2016, nouveau saut, nouvelle rupture : les britanniques choisissent de quitter l’Union.

Xénophobie ?

En Août 2016[3] , le journaliste britannique Paul Mason critiquait les commentateurs du vote des Britanniques en faveur de la sortie de l’Union européenne de juin 2016 ; Ils auraient révélé les réflexes anti-immigrés d’une population « fermée au monde[…] Rien n’a été dit des déterminants sociaux du vote[…] comprendre le “Brexit”, c’est mesurer l’irruption de cette xénophobie longtemps sous-jacente dans des régions travaillistes appauvries[…] Quand les suppressions de postes déciment les services publics, il n’est pas étonnant que certains se demandent si la crise ne serait pas plus supportable avec moins d’immigrés. Ceux qui osaient poser la question passaient pour des xénophobes ».

Il s’ agirait donc d’oser dire ?

Notons au passage que P. Mason ne dit rien du scandale du Windrush[4]. Ne fut-il pas tu et faut-il le mettre en balance avec les méfaits de l’immigration ? Si l’on adopte cette logique, oser dire ce qui ne se dit pas, en s’essayant à dire la vérité Toute, ne sommes-nous pas enclins à en ajouter encore et encore, ou à rester débiles entre deux discours en soupesant perplexes le pour et le contre ? On aura beau empiler les arguments, nourrir de raisons diverses les partisans du leave, on n’épuisera jamais ce qui aujourd’hui crève l’écran et merci à nos Forums Zadig de nous y rendre sensibles : nous sommes contraints à inventer de nouvelles voix si l’on veut éviter le déchaînement de la barbarie. Nécessaire pour ce faire de persister à vouloir savoir, traquer nos restes de logique comparative assassine, de persister à chercher en nous les traces « compactes »[5], encore consistantes d’un Unméchant, de persister à bousculer nos penchants à l’endormissement et la démission du désir. Quels semblants nous protégeraient de l’inertie et de la haine ?

Le Brexit est bien éloigné d’un discours universel qui revient à vouloir que l’Autre soit pareil[6]. Sur ce désir-là, le refus de l’uniformisation et l’affirmation du My way , nous le rejoignons…s’il est sans standard mais pas sans principes ! Car il reste à souhaiter que le Royaume-Uni puisse vouloir ce qu’il désire afin de rester à l’abri certes, mais plutôt à l’abri de sa propre haine lancinante, commune aux grands partis eurosceptiques : l’Autre me vole, l’Europe est un Autre voleur, trompeur. Peut-être, la Reine d’Angleterre, la conduite à gauche, la livre sterling défendue contre vents et marées, et même les complexes prises électriques britanniques sont-ils des semblants qui apaisent et barrent la haine de l’Autre, des « petits morceaux de jouissance qui se promènent. Rien à voir avec la jouissance infinie. »[7]

Quittons-nous sur ces paroles d’un chef d’entreprise nord-irlandais, qui situent si clairement aujourd’hui la logique, binaire que Lacan a révélé dans « Télévision » : «  L’identité est un poison qui a toujours prévalu ici sur l’intérêt économique. Mais nous, chefs d’entreprise, vivons dans la réalité, pas dans l’idéologie. » [8]

Certes ! Shakespeare, Keats et Virginia Woolf ne sont pas ici en scène  mais, comme nous le rappelle Éric Laurent, dans le racisme, « ce n’est pas le choc des civilisations mais le choc des jouissances »[9].

Stella Harrison

[1]     Lacan J. ,Le Séminaire, Livre XXIII, « RSI » , 1974-1975, Ornicar ? N °4, Octobre 1975, séminaire du 11 février 1975, pp.91-100 .

[2]     Miller J.-A, « De la nature des semblants », Cours du 11/12 /91, non publié.

[3]     MASON P ; Le Monde diplomatique, LA XÉNOPHOBIE N’EXPLIQUE PAS TOUT, « Brexit » , les raisons de la colère, août 2016, p 12.

[4]     Le 22 juin 2018, c’était le 70 ème anniversaire de l’arrivée en Grande-Bretagne du paquebot Empire Windrush avec à son bord une importante vague de travailleurs venus de l’ancien empire britannique qui ont été menacés d’expulsion en 2012 après s’être vus promettre de rester indéfiniment sur le territoire britannique. La première ministre T. May fut contrainte à s’excuser fin avril …2018 ! auprès des personnes maltraitées. (BFM tv pour l’Express , 30 /04/78)

[5]     Miller J.-A. , op cit.

[6]     Miller J-A. , Mental, « Étranger(s) », page 143

[7]     Miller J-A. , La Cause freudienne , « Quand les semblants vacillent », Les semblants et le réel , page 11.

[8]     Journal Le Monde, « En Irlande du Nord, le Brexit de Theresa May dérape sur les attachements identitaires », par Philippe Bernard ; 6 décembre 2018 .

[9]     Laurent É., « L’endroit de la haine », Haines, Horizon, L’Envers de Paris, n61 , p. 62