François Ansermet 
Pourquoi ne pas aimer l’Europe ? Pourquoi ne pas s’y inclure ? Pourquoi vouloir en sortir ? Pourquoi vouloir redevenir un étranger ? Quelle peur entre en jeu ? Je partirai d’un spectacle récemment créé en Suisse, « Les Italiens », imaginé et mis en scène par Massimo Furlan au Théâtre de Vidy à Lausanne, lequel est parti d’un groupe de retraités italiens qui, de façon inattendue, ont élu le foyer du théâtre comme le lieu où se retrouver tous les jours, pour se parler, évoquer leurs souvenirs, jouer aux cartes napolitaines. Trois d’entre eux montent sur scène, pour évoquer leur histoire, pour jouer leur propre rôle, ou presque, chacun devenant le héros de soi-même. Ils sont rejoints par trois fils d’immigrés, nés en Suisse, ajoutant ainsi la frontière des générations à celle des origines. A eux s’ajoutent deux danseuses, aux rôles multiples : parmi ceux-ci, l’une devient Helvétiaqui figure au dos de certaines pièces de monnaie en Suisse, et l’autre la chanteuse italienne Mina.
Ces immigrés venaient de partout en Italie, des Pouilles, de la Sicile, de la Sardaigne. Leurs origines étaient différentes, leurs langues aussi. Leurs coutumes, leurs cuisines, leurs histoires variaient. En Suisse, ils se découvrent italiens. Les voilà devenus tous les mêmes en cette terre étrangère. Leurs histoires singulières se sont résorbées dans leur statut d’immigré : les voilà tout à coup semblables, les voilà devenus « les Italiens ». On ignore leurs différences. Au point de ne plus pouvoir se faire entendre. Et cela d’autant plus, comme le rappelle sur la scène un des fils d’immigrant, s’il s’agit d’un Sicilien, qui se fait d’abord entendre ce qu’il ne dit pas.
Pour se faire entendre, pour exister, ne faut-il pas retrouver sa différence, sans être d’abord identifié comme un étranger, un « travailleur étranger » comme on le disait, rendu semblable par le regard que l’on porte sur lui.
Outre le travail, on attendait encore d’eux qu’ils changent de langue, qu’ils s’intègrent.  Les voilà donc aussi convoqués en une sorte de retour à la Tour de Babel d’avant la séparation des langues : les voilà enfermés dans la Tour construite d’ailleurs par eux, enfermés dans une seule langue. Leurs enfants parlent d’ailleurs mieux qu’eux la langue de la Tour, ce qui les y enferme d’autant plus.
Mais quoi qu’il advienne, la langue reste vivante. D’ailleurs, même dans la Tour de Babel, la langue se modifiait. Selon Dante, Adam lui-même avait commencé à modifier la langue reçue de Dieu[1]. La langue avait changé avant que la Tour ne puisse être achevée : « La langue que je parlai s’éteignit toute avant qu’à l’œuvre inachevable fût occupée la race de Nemrod »[2]. L’œuvre inachevable, c’est la Tour de Babel, fermée sur elle-même dans la perspective impossible d’une langue à maintenir unique, pour défier la puissance de Dieu. L’œuvre inachevable, c’est aussi la langue, que chaque locuteur transforme par la parole, par l’appropriation subjective de la langue pour reprendre la conception de la bipartition entre langue et parole de Ferdinand de Saussure. Dante anticipe ainsi Saussure : « Œuvre de la nature est que l’homme parle, mais ainsi ou ainsi, nature vous le laisse faire ensuite vous-même comme il vous plaît »[3].
Les murs de la Tour ne sont-ils pas aussi des frontières : les frontières entre les pays, mais aussi frontières entre les langues, entre les origines, entre les histoires. A quoi servent les frontières si ce n’est à lutter contre la peur. D’où viennent les réactions populistes, nationalistes, si ce n’est la peur de l’autre, si bien mise en évidence dans le film de Jean-Stéphane Bron[4]sur Blocher, le leader populiste d’extrême droite, qui a créé un parti anti-européen, devenu le plus important de Suisse, dans un projet qui en lui-même nie la diversité constitutive de la Suisse : un nationalisme qui nie la diversité caractéristique de la Suisse elle-même, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes ! Ce que montre le film de Jean-Stéphane Bron, c’est ce parti populiste, basé sur la peur de l’autre, trouve ses racines dans les peurs d’enfant de son leader. La peur de l’autre n’est-elle pas d’abord une peur de soi. De même pour la haine de l’autre. L’insupportable touche à cette part de soi étrangère en soi, extime: une part de soi inconnue au cœur de soi[5], constitutive de soi tout en restant étrangère à soi, à la base de la peur comme de la haine, mais pourquoi pas aussi de l’amour, condition d’un accès possible à l’autre.

[1]Dante, Œuvres complètes, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, 1965, note 124, p. 1602
[2]Dante, La Divine comédie, Le paradis, XXVI, 124-126, Traduction Jacqueline Risset, GF-Flammarion, Paris, 1992
[3]Ibid, vers 130-132
[4]« L’expérience Blocher »,film de Jean-Stéphane Bron, 2013
[5]Lacan J., Le Séminaire, Livre VII,L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p.167