Philippe Hellebois

Dans une plaquette republiée récemment en français, Umberto Eco épingle à côté de diverses caractéristiques bien connues du fascisme – culte du chef, de la tradition, de la guerre, de la nation –, une amusante « invidia penis permanente » : « Puisque la guerre permanente et l’héroïsme sont des jeux difficiles à jouer, l’Ur-fasciste transfère sa volonté de puissance sur des questions sexuelles.. Là est l’origine du machisme (impliquant le mépris pour les femmes et la condamnation intolérante des mœurs sexuelles non conformistes, de la chasteté à l’homosexualité). Puisque le sexe est aussi un jeu difficile à jouer, le héros Ur-fasciste joue avec les armes, véritables Ersatz phalliques : ses jeux guerriers proviennent d’une invidia penis permanente. »[1]
Malgré le défaut d’un raisonnement par trop circulaire, ce recours au trait classique freudien de la clinique de l’hystérie touche au Witz de camper le héros fasciste en histrion faisant d’autant plus l’homme qu’il l’est peu. C’est encore plus drôle à s’aviser avec Lacan que cela ne sert plus à rien ! En effet le fascisme n’avait pas tant à se battre contre quelqu’un, hors les ennemis qu’il s’inventait, que contre un discours et son pouvoir de contagion. Fascisme et racisme n’étaient rien d’autre pour Lacan qu’une réaction face à ce qu’il appelait le remaniement des groupes sociaux par la science qui domine le monde depuis le XVIIe siècle. Ce remaniement, qui consiste surtout au mixage par la mondialisation de groupes habituellement séparés, a pour conséquence de les opposer les uns aux autres. La raison peut s’en dire simplement : le mode de jouissance des uns n’est pas celui des autres, ce qui entraîne une intolérance réciproque. Celle-ci est encore aggravée encore par l’égarement des protagonistes quant à leur propre jouissance : chacun supporte d’autant moins celle de l’Autre qu’il ignore la sienne. Le père n’étant plus là pour dire où est notre jouissance en l’interdisant, nous ne la voyons plus que dans l’Autre : l’Étranger, c’est l’Autre qui jouit et dans lequel je ne veux pas me reconnaître.
Lacan a évoqué tout cela en des termes devenus célèbres : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. D’où des fantasmes, inédits quand on ne se mêlait pas. »[2] Il précisait aussi que les fascistes et autres nazis, qui voulaient rayer l’Autre de la surface du globe, n’étaient en fait que des précurseurs ![3] À voir et entendre le grand nombre de tristes sires qui gouvernent en Europe, cette remarque de 1967 trouve hélas une confirmation éclatante. Peut-être aussi a-t-elle inspiré le lecteur de Lacan qu’était Umberto Eco quand il constate, dans ce même texte, que le fascisme est toujours autour de nous, fut-ce en civil, soit sans chemises noires ni uniformes vert de gris.[4]
Le principe du racisme étant le rejet de la jouissance de l’Autre, il n’a donc pas que l’Etranger pour cible, mais aussi, remarque J.-A. Miller, celle qui incarne l’Autre par excellence, soit la femme.[5] Si le racisme résulte des conditions historiques de la mondialisation, la misogynie est par contre structurale de tenir au langage lui-même, à son réel, puisque la femme est ce qui ne peut se dire. C’est l’une des dimensions du Witz de Lacan – « on la dit-femme, on la diffâme » –, et ce qui explique que l’analyse est bien souvent nécessaire pour s’extraire de cette passion triste.[6] Derrière l’Étranger, il y a donc la femme que le culte de la virilité se fait profession de rejeter. Et c’est sans doute l’une des raisons qui amenèrent Lacan à qualifier la tradition, par essence virile, de spécialement conne.[7] Les tenants de l’ordre ancien enragent donc d’autant plus que le monde devient irrésistiblement autre, c’est-à-dire féminin. Dans l’un de ses derniers cours, J.-A. Miller énonçait la question en ces termes : « Il y a bien sûr des causes sociales, historiques, d’autres encore, à certains mouvements auxquels on assiste. Néanmoins, je pense que le phénomène le plus profond se situe dans l’aspiration contemporaine à la féminité, et les résistances, le délire et la rage qui en saisissent les tenants de l’ordre ancien. Les grandes fractures auxquelles nous assistons entre l’ordre ancien et l’ordre nouveau se déchiffrent au moins pour une part, comme l’ordre viril reculant devant la protestation féminine. »[8]

[1] Eco, U., Reconnaître le fascisme, Paris, Grasset, 2017, p. 45.
[2] Lacan, J.., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 534.
[3] Lacan, J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 257.
[4] Eco, U., Reconnaître le fascisme, op. cit. p. 50.
[5] Voir notamment « L’homme décidé. Entretien avec Jacques-Alain Miller », Vacarme, n°18, 23 février 2014 ; « Les prophéties de Lacan », Le Point 18/08/2011 consultable en ligne.
[6] Lacan, J., Le séminaire, livre XX, Encore, Texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil 1972, p. 79.
[7] Lacan, J. Le Séminaire, livre XXII, RSI, , Chapitre 8, inédit
[8] Miller, J.-A., L’orientation lacanienne. « L’Etre et l’Un » (2011), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’Université Paris VIII, cours du 9 février 2011, inédit.