Françoise Haccoun

« C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal[1]» (Hannah Arendt)

Le sujet que j’aborde ici est sensible car il touche dans une certaine mesure une dimension à la croisée de l’intime et du politique ; Mais le thème du forum de Milan ne le permet-il pas ?  Y a-t-il une politique des affects comme telle interroge Eric Laurent indiquant qu’il s’agit dans ces passions de l’être de modes de modulations de la jouissance[2].
Racisme, homophobie, antisémitisme,les exemples ne manquent pas pour dévoiler la haine féroce de l’autre, la haine de l’altérité. Jacques-Alain Miller nous a invités à aborder ce qu’il en est de la banalité de la jouissance, ce qui résonne avec la banalité du mal avancée par Hannah Arendt.
La pensée d’Hannah Arendt permet de questionner la haine de l’autre au sein du monde actuel et éclaire les évènements sociaux d’une vive intensité : les frontières, le futur de l’Europe, la fragilité de la démocratie, l’exil…La philosophe déclare en introduction de son livre sur l’antisémitisme que « comprendre, en un mot, consiste à regarder la réalité en face avec attention, sans idée préconçue, et à lui résister au besoin, quelle que soit ou qu’ait pu être cette réalité[3] ». Sa thèse est fondée sur le procès d’Adolf Eichmann ouvert en avril 1961 à Jérusalem, haut responsable de la déportation des Juifs vers les camps de la mort sous le IIIe Reich. « Plus on l’écoutait, plus on se rendait à l’évidence que son incapacité à parler était étroitement liée à son incapacité à penser – à penser notamment du point de vue de quelqu’un d’autre[4]. » Elle évoque ainsi les mécanismes, les logiques à l’origine de la destruction des populations civiles qui rendent compte du comportement d’une grande quantité d’exécutants bureaucrates. Hannah Arendt parle de crime administratifcommis par ce qu’elle nomme des criminels de bureaux.
Antisémitisme historique ? Antisémitisme renouvelé ?Doit-on utiliser ce même mot aujourd’hui ? Y-a-t-il discontinuité par rapport à l’antisémitisme nazi ? Les débats à ce sujet sont actuels et me paraissent incontournables à exploiter. Parlera-t-on de la haine antisémite ? de formes nouvelles de cette haine ?  Alors quid aujourd’hui de cette haine du juif ? Nombreux sont les faits, les massacres en tous genres, mais aussi les actes qui s’avancent masqués.  Peut-on parler de symptôme social avec l’antisémitisme de retour sur la scène politique ? L’antisémitisme « cette haine obscurantiste[5] » rencontre un essor, dans plusieurs pays de l’Europe, mais un antisémitisme que l’on pourrait qualifier d’antisémitisme du quotidien. Une terrifiante banalisation comme l’indiquait Hannah Arendt comme banalité du mal.
Quelques exemples :
Un article du Monde du 11 décembre 2018, met l’accent sur la conclusion, préoccupante, d’une enquête menée par l’Agence européenne des droits fondamentaux, rendue publique par la Commission de Bruxelles, lundi 10 décembre 2018 sur le sentiment d’insécurité des communautés juives d’Europe qui n’en finit pas de grandir.
Après le meurtre de Mireille Knoll[6]et les marches blanches qui ont suivi, d’autres faits mettent au-devant le retour de l’antisémitisme qui dépasse les frontières de la France et touche désormais une grande partie de l’Europe.
L’historienne Marie-Anne Matard Bonucci [7]s’interrogeait sur la possibilité d’écrire une histoire de l’antisémitisme, se demandant si une généalogie de la haine est possible ? Ne range-t-on pas l’antisémitisme au rang d’un phénomène aussi éternel qu’indicible ? indique-t-elle.
Ce dernier 4 janvier 2019 sur France Inter Delphine Horvilleur, femme rabbin française du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF) publie Réflexions sur la question antisémite(Ed. Grasset). « L’antisémitisme, énonce-t-elle, n’est pas le problème des juifs mais d’une nation ».
Quelle jouissance mauvaise est impliquée dans cette recrudescence massive des mouvements de haine vis à vis du juif ? Pourquoi cette montée en flèche du démon fasciste dans le monde et en Europe ? Nous le savons. Freud énonçait dans Malaise dans la civilisationcette vérité sur le sort de l’homme : « que l’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctuelles une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mis aussi un objet de tentation[8] ». Lacan montre que l’agressivité tournée contre autrui est porteuse de mort : « L’agressivité intentionnelle ronge, mine, désagrège ; elle châtre ; elle conduit à la mort[9]. » Oui, elle peut conduire à la haine dans sa face la plus nocive. Alerte ! Urgence !


[1]Hannah Arendt – 1906-1975 – Les origines du totalitarisme, Tome 3 : Le système totalitaire –1951
[2]Laurent, Eric, « politique des affects et modulations de la jouissance », revue Scripta,2017, Pourquoi la haine, p. 4.
[3]Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme : sur l’antisémitisme, Calmann-Lévy, p. 13
[4]Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, éd. Folio.
[6]En France, e produisent les événements dramatiques avec des meurtres : Ilan Halimi, l’école d’Ozar Hatorah, l’hyper Casher de Vincennes, Sarah Halimi, aujourd’hui Mireille Knoll.
[8]Freud, Sigmund, malaise dans la civilisation, PUF, p. 64-65
[9]Lacan, Jacques, « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p104.